Un rêve est-il un rêve s’il ne dure pas toute la vie ? C’est la question qui me traverse l’esprit ce matin-là. Il est 4h26 du matin. Je suis debout depuis deux heures, parce que mon voyage approche et tout en moi est en alerte. Et là, dans le noir, je fais une introspection : comment cette jeune femme qui rêvait de travailler dans le luxe à Paris s’apprête à s’envoler pour la Suède ? It wasn’t on my radar at all !
Quand j’étais en Master en Management du Luxe et de la Mode, mon rêve, c’était de bosser dans une Maison internationale de Luxe. Littéralement. Après avoir passé un an au sein de la holding du leader mondial du luxe puis au sein d’une mythique Maison de joaillerie… Aujourd’hui, ça ne m’intéresse plus. Enfin plus dans cette forme.
Un balbutiement de destinée
Travailler dans ce Groupe n’a jamais été mon rêve en tant que tel. Mon rêve, c’était le luxe. Et même ça, je ne l’ai pas vraiment choisi. Le luxe s’est imposé à moi presque naturellement, parce que c’était le seul univers qui entrait en résonance avec qui je suis. Mon rapport à l’esthétique, à la qualité, au détail, à la rigueur, à une certaine forme d’excellence silencieuse : tout cela trouvait une cohérence évidente dans le luxe. Il y a simplement eu un alignement.
Et dans cet univers-là, l’endroit qui incarnait le plus fortement cette grammaire du raffinement, c’était ce groupe-là, ces Maisons-là. Comme pour un athlète, participer aux Jeux olympiques n’est pas un caprice mais une étape logique du parcours. Pour moi, c’était de cet ordre-là. Pas une convoitise, mais un terminus que je pensais naturel sur mon chemin.
- Quand le moule résiste
Lorsque je suis arrivée dans cet univers, j’ai pourtant beaucoup lutté. J’ai fait des efforts considérables pour rentrer dans le moule, pour comprendre les codes, pour m’ajuster. Et quelque chose résistait. Je ne ressentais pas cette sensation d’aboutissement, ce ça y est. Même en ayant atteint ce que je pensais être le sommet, je sentais confusément que ce n’était pas la fin du trajet.
C’est à ce moment-là qu’un échange a tout recadré. J’ai eu l’occasion de parler longuement avec une femme d’origine africaine, cadre dirigeante au sein du groupe. Une femme que je regardais avec admiration. Au cours de notre conversation, je lui ai dit qu’elle était mon battement de cœur, ce que je voyais. Et elle m’a répondu, très simplement
“Ici, c’est trop petit pour toi.
- La phrase qui libère
Cette phrase m’a libérée. Elle a mis des mots sur ce que je ressentais sans parvenir à l’exprimer. Ce jour-là, j’ai compris que si je luttais autant pour entrer dans le moule, ce n’était pas par manque de légitimité, mais parce que ce moule n’était pas à la mesure de ce qui se jouait en moi. Ce que je portais était plus large que cette structure, aussi prestigieuse soit-elle.
À partir de là, j’ai cessé de lutter. Avec ces deux années prévues, j’ai appris, j’ai observé. Et j’ai compris que cette étape n’était pas un aboutissement, mais une initiation.
Travailler là m’a appris une langue : celle du temps long, de la transmission, de la rareté, de la mise en scène du pouvoir, du lien entre raffinement et autorité, entre symbolique et économie. J’ai vu comment des Maisons pensent leurs récits, structurent des imaginaires, fabriquent de la valeur bien au-delà du produit. J’ai compris que le raffinement n’est pas décoratif : il organise les mondes, il hiérarchise, il influence, il gouverne silencieusement. Cette grammaire-là, aujourd’hui, je la parle.
Si cela ne me fait plus rêver comme avant, ce n’est pas par désillusion. C’est parce que j’ai pris ce que je devais prendre.
Mais alors Rêve ou objectif ?
Un objectif, c’est concret. Il se mesure, il se planifie, il se coche une fois atteint. Un rêve, lui, naît d’un imaginaire, d’un désir profond, parfois même d’une illusion nécessaire pour nous mettre en mouvement. Un rêve peut se transformer en objectif quand tu commences à l’approcher, à le détailler, à en faire un plan d’action. Et parfois, quand tu l’atteins, tu découvres qu’il n’était qu’un passage obligé, une étape pour révéler un autre rêve, plus profond, plus aligné avec ce que tu deviens.
Ce que j’ai vécu, ce n’est pas que je me suis trompée de rêve. C’est que ce rêve avait une date de péremption. Parce qu’il était un tremplin. Tout simplement.
Les jalons de la destinée
Beaucoup de ce qu’on appelle rêves sont en réalité des étapes nécessaires pour nous rapprocher de notre véritable destinée. Des jalons. Dieu permet qu’on se fixe ces images-là (travailler dans telle maison, vivre dans telle ville, atteindre tel poste…), non pas parce que ce sera la finalité, mais parce que ce rêve nous attire suffisamment fort pour nous mettre en mouvement.
Et une fois qu’on l’a atteint, on réalise que ce n’était pas le rêve, mais un tremplin. Ça nous a formé, ça nous a exposé, ça a affûté des parties de nous qu’on n’aurait pas développées autrement. Mais ça ne doit pas nous retenir.
La destinée est plus grande que l’étape.
Une étape peut être brillante, prestigieuse, flatteuse pour l’ego ou rassurante pour l’entourage, mais elle reste une étape. La destinée, elle, ne se limite pas à une fonction, une Maison ou même une saison. Elle englobe l’ensemble : ce que tu es appelée à incarner, les vies que tu es censée toucher, la trace que tu laisseras dans le temps.
Quand on confond l’étape avec la destinée, on risque de s’installer là où il ne fallait que passer. C’est confortable d’avoir atteint un rêve intermédiaire, mais si on s’y arrête trop longtemps, on se prive du vrai accomplissement.
Mon career manager est imprévisible
Cette étape faisait partie de mon plan de carrière à une époque où j’en avais un. Aujourd’hui, j’ai un career manager, et il est… imprévisible, exigeant, déroutant. Mais je lui fais confiance. Parce que mes destinées sont dans Sa main.
Ce que j’ai vécu là-bas n’était ni un caprice ni une fin en soi. C’était le balbutiement de quelque chose. Le début d’un langage. Une étape nécessaire, mais non définitive, sur un chemin beaucoup plus vaste.
Mon rêve n’était pas faux. Il était juste plus petit que ce que je porte. Et maintenant que j’ai grandi, il ne me contient plus.
C’est plutôt bon signe.
With Love, Christabel
