Le 21 septembre 2025, j’arrivais à Malmö pour quelques mois. Entre le vent de Hyllie, les couchers de soleil sur l’Øresund, les chaussures à l’entrée et un étonnant « Buss och kram », la Suède a laissé beaucoup plus de traces en moi que je ne l’imaginais.

Il y a quelques jours, je cuisine, l’oreille distraite tournée vers Tout le monde veut prendre sa place. Occupée à découper des oignons, j’entends le mot Hamlet. Je ne vais pas prétendre avoir lu ce chef-d’œuvre de Shakespeare mais je suis tentée de tester mes connaissances.

À un moment, le présentateur demande dans quelle ville danoise se déroule l’intrigue et, instinctivement, je réponds : Helsingør. Parmi les propositions : Aarhus, Aalborg… le candidat choisit une autre réponse.  Pendant quelques secondes, je doute. Parce que moi, je sais que le château de Kronborg est à Helsingør. Je sais aussi que Kronborg est associé à Hamlet. Mais peut-être qu’en réalité Shakespeare avait situé son histoire dans une autre ville et qu’on avait simplement utilisé Kronborg après coup ? Je commence à élaborer toute une théorie dans ma tête — totalement gratuitement, évidemment.

Puis la réponse apparaît. Elseneur. Elseneur ? Je regarde l’écran. Non mais… Elseneur ?

Et là, quelque chose s’allume dans mon cerveau. Je lance une recherche et mon intuition se confirme : Elseneur est simplement le nom français de… Helsingør. Mais comment sommes-nous passés de Helsingør à Elseneur ? Je n’ai toujours pas digéré. 😂​

From Helsingør🇩🇰 to Helsingborg🇸🇪

Ce petit moment complètement anodin m’a rappelé quelque chose : j’ai vraiment vécu six mois en Suède. Pas « je suis partie six mois en Suède » au sens où l’on peut dire qu’on a passé quelques mois quelque part. Non. J’y ai vécu suffisamment longtemps pour que certains lieux qui, autrefois, m’étaient totalement inconnus soient devenus des repères.

Helsingør n’est plus seulement « la ville d’Hamlet ». Dans ma tête, Helsingør 🇩🇰 est reliée à Helsingborg 🇸🇪, au ferry, à l’Øresund, à Kronborg. Malmö est reliée à Limhamn, à Hyllie, à Copenhague juste de l’autre côté du pont. Skåne, Göteborg… Ce sont des endroits auxquels j’associe désormais des images, des trajets, parfois des sensations.

Et le plus drôle, finalement, c’est peut-être ça : il y a un an, Helsingør aurait probablement été le nom bizarre. Aujourd’hui, c’est Elseneur qui me paraît bizarre.

PLUS QUE DU TOURISME

Le 21 septembre marquera un an depuis le jour où j’ai posé mes valises à Malmö. Et avec un peu de recul, je pense que cette expérience m’a beaucoup plus changée que je ne le réalisais au moment où je la vivais. Je ne sais pas si elle a fait de moi une « meilleure personne ». Je ne saurais même pas très bien définir ce que cela veut dire. En revanche, elle m’a rendue beaucoup plus décentrée — j’aime beaucoup ce mot, je le trouve juste.

Six mois, ce n’est évidemment pas une expatriation de dix ans. Je ne vais pas commencer à expliquer comment fonctionne ce pays en long et en large sous prétexte que j’ai survécu à un hiver à Malmö. Calmons-nous.

Mais six mois, ce n’est pas du tourisme non plus. C’est suffisamment long pour commencer à avoir des habitudes.

Pour reconnaître un arrêt de bus.

Pour faire ses courses sans réfléchir.

Pour savoir approximativement comment fonctionne la ville.

Pour reconnaître certains endroits.

Pour trouver certaines choses parfaitement normales alors qu’elles vous semblaient étranges trois mois auparavant.

Les chaussures, le suédois et autres petites preuves d’acculturation

En Suède, on ne rentre pas chez quelqu’un avec ses chaussures. Aujourd’hui, ce n’est évidemment pas une pratique exclusivement nordique et c’est même de plus en plus courant ailleurs, mais là-bas, c’est tellement intégré que la question ne se pose pratiquement pas. La première fois que j’ai découvert que certaines personnes allaient même à la salle de sport avec deux paires de chaussures — une pour l’extérieur et une autre spécialement pour l’intérieur — j’étais quand même un peu en mode : vous allez beaucoup trop loin, les gars !

Vivre ailleurs suffisamment longtemps vous oblige à constater que des choses que vous considériez comme évidentes ne le sont pas du tout. Il existe d’autres manières parfaitement normales de vivre, de se déplacer, d’habiter, de respecter l’espace de l’autre, d’organiser une ville, de socialiser… Et une fois qu’on l’a compris non pas intellectuellement mais quotidiennement, quelque chose change.

Même mon oreille a changé.

Je trouve toujours les langues scandinaves très particulières. Le suédois, passe encore. Le danois*, en revanche…

Malgré tout, certaines sonorités ont fini par entrer dans mon oreille. Je sais que certaines lettres ne se prononcent pas comme je les lirais naturellement en français. Je reconnais davantage les noms. Je ne lis plus complètement Skåne (lire sconeuh) comme je l’aurais fait auparavant. Göteborg n’est plus simplement « Göteborg » avec un gros G français parfaitement assumé.

Ce sont de toutes petites choses. Mais finalement, c’est peut-être justement dans les petites choses qu’on mesure le mieux ce qu’un endroit nous a laissé.

Mais encore ?

J’ai aussi découvert une simplicité dans les rapports humains que j’ai beaucoup aimée. Une certaine manière de respecter l’autre sans forcément en faire trop. Le rapport à l’espace. Le calme. Une forme de discrétion qui peut parfois être déroutante lorsqu’on vient de cultures beaucoup plus démonstratives, mais que j’ai fini par apprécier.

Et puis il y avait la lumière.

Je pense sincèrement avoir vu en Scanie les plus beaux couchers de soleil de ma vie. Probablement parce que la mer n’est jamais très loin. Probablement aussi parce que cette lumière nordique a quelque chose de très particulier. Je ne sais pas exactement. Mais je sais que j’ai photographié le ciel énormément de fois.

Bon… Tout n’a pas été parfait il faut le reconnaître !

Nous avons apparemment vécu l’un des pires hivers depuis près de dix ans. Évidemment — il fallait bien que ce soit cette année-là. Les journées sont devenues incroyablement courtes — et puis il a neigé comme jamais.

Et surtout… Automne comme hiver : le vent de Hyllie**. Le vent de Hyllie mériterait à lui seul un article. J’ai parfois sincèrement eu l’impression que cette zone avait été construite pour tester la résistance humaine aux éléments naturels. 😂

Buss och kram​?

Pourtant, malgré le froid, malgré la neige, malgré les moments où la météo me rappelait très clairement que je n’étais pas née sous ces latitudes, j’ai aimé cette expérience. Profondément. Je m’en suis particulièrement rendu compte lors de ma dernière journée complète à Malmö.

C’était le premier jour du printemps. Et il y avait du brouillard. Aucune symbolique particulière jusque-là. Ce jour-là, en arrivant à l’arrêt de bus, j’ai aperçu un message que je n’avais jamais vu auparavant : Buss och kram.

Je me suis demandé si le bus était en panne. Si cela annonçait un remplacement. Si quelque chose allait arriver. Puis j’ai découvert qu’il s’agissait d’un jeu de mots avec l’expression suédoise Puss och kram : « bisous et câlins », une formule affectueuse que l’on peut utiliser pour dire au revoir.

Je sais. C’était juste une campagne de communication de Skånetrafiken. Mais parce que c’était ma dernière journée à Malmö, j’ai envie de me dire que c’était la ville qui me disait au revoir.

Parce que c’était vraiment la fin.

Je pourrais retourner à Malmö mais l’expérience ne serait plus jamais exactement la même. Il n’y aurait plus le programme. Plus ma coloc. Plus nos coordinatrices — a real love/hate relationship. Plus cette première découverte. Plus cette étrange parenthèse pendant laquelle plusieurs personnes se retrouvent à partager six mois de leur vie dans un pays qui n’est pas le leur.

Et je crois qu’il faut aussi savoir accepter cela.

PUSS OCH KRAM, MALMÖ

Malmö, merci.

Merci de m’avoir accueillie. Merci de m’avoir montré ton joli visage, mais aussi celui que j’aimais franchement un peu moins — oui, je pense encore au vent de Hyllie. Merci de m’avoir laissé grandir chez toi. Je n’ai pas fait tout ce que j’aurais pu faire pendant ces six mois. Je n’ai pas vu toutes les villes, je n’ai pas appris le suédois — 😂​😂​😂​ — et il me reste encore beaucoup de choses à découvrir de toi. Mais je suis repartie avec quelque chose que je n’avais pas en arrivant. Une autre manière de regarder le monde, peut-être. Certaines expériences n’ont pas besoin de durer éternellement pour compter énormément. Parfois, elles durent six mois. Elles vous apprennent à retirer vos chaussures à l’entrée. Elles vous apprennent quelques sonorités étranges.

Elles font naître une fascination pour les couchers de soleil sur l’Øresund. Elles dévoilent une toute nouvelle géographie intérieure. Et puis, un an plus tard, devant une émission de télévision, quelqu’un prononce « Elseneur » et vous réalisez que, quelque part entre Malmö et Paris, Helsingør est devenu le nom normal dans votre tête. Six mois, finalement, ça suffit pour ça.

Puss och kram, Malmö.

*Les Suédois aiment dire que les Danois parlent comme s’ils avaient une patate chaude dans la bouche et, après quelques traversées vers le Danemark, je comprends parfaitement le pourquoi de cette réputation. Le danois ressemble parfois à une langue dont quelqu’un aurait décidé qu’il n’était absolument pas nécessaire de prononcer toutes les lettres.

** Hyllie est un éco-quartier avant-gardiste mais particulièrement exposé à un vent fréquent et fort en raison de son architecture ouverte et de sa proximité avec le détroit de l’Øresund.

#MemoriesfromSkåne

Christabel

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